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Conclusion : une censure financière efficace

Conclusion : une censure financière efficace

Il n’y en a pas. Ça bouge tout le temps. Pour l’instant, la loi de 1881 dit que la presse et l’édition sont libres en France, sauf quand c’est contraire à la loi… La censure française agit a posteriori, ce qui peut être un désastre financier pour l’éditeur ou l’auteur puisque les moyens ont déjà été engagés.

C’est là qu’on peut regretter l’absence d’une instance unique à laquelle s’adresser et qui pourrait garantir a priori, c’est à dire avant l’engagement de moyens financiers, que tel ou tel ouvrage, en outre d’être « politiquement correct », n’est attaquable par personne…

Par contre, et par là même, le système de censure actuel, qui délègue la plupart des actions de censure (a posteriori) à la justice, par le biais des 450 lois répertoriées 1 invoquables permet une censure efficace et parfaitement adaptable aux « bonnes mœurs » du moment puisqu’il s’agit d’actions « au coup par coup ».

Le paradoxe est juste qu’on peut acheter 40 euros l’édition papier de Mon Combat  (Mein Kampf) d’Adolph Hitler, et enrichir les Nouvelles éditions latines, reconnues comme favorables à ce genre d’idées2 comme le montre (syllepse) son catalogue , mais qu’afficher une photo de Brigitte Bardot nantie d’une seule dent en couverture de magazine est impossible car coûterait trop cher3 ! … Il faut avoir de l’argent, et que l’opération soit tout de même rentable, pour que ça se produise : les nombreux procès perdus d’avance subis par les « magazines people » le démontrent. Estelle Halliday coula, par contre, avec ses exigences financières, Altern.org, hébergeur aux visées associatives bénévoles – l’hébergement était gratuit– , qui ferma,  et dont seules les instances rémunératrices survécurent (Gandi.net en est une)4.

Couverture de Hara-Kiri visible sur AmazonHara-Kiri, couverture du n° 218

La censure : carte postale représentant Anastasie
Anastasie, carte postale (origine inconnue)

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1Emmanuel Pierrat, in Le livre noir de la censure, édition du Seuil, 2008.

2 Les idées elles-mêmes étant interdites d’énonciation publique – La loi Gayssot (1990) réprimant tout propos « raciste, antisémite ou xénophobe ». Voir la récente affaire Galliano…

3« Hara-Kiri croulait sous les procès, les dettes, et était parfois interdit. Un des coups de grâce ça a été le procès qu’avait fait Brigitte Bardot. Ils l’avaient mise en couverture dans un photomontage où elle n’avait plus qu’une seule dent. » in Le Pire de Hara-Kiri, article de Sébastien Bardos, in Fluctuat.net http://www.fluctuat.net/7312-Le-pire-de-Hara-Kiri, 2010, visité le 01 mars 2011.

4 L’affaire Altern.org au complet sur http://www.altern.org/alternb/defense/faq.html

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Censure en France au 20e

4 – La censure en France au XXe siècle

4.1 – Temps de guerre

4.1.1 – Guerre de 14-18 :

4.1.2 – Guerre de 39-45 :

4.1.3 – Guerre d’Algérie :

4.2 – Bonnes mœurs et troubles de l’ordre public

4.5.1 – Divers exemples :

4.5.2 – La Loi actuelle permet de censurer aisément l’édition :

4.3 – Censure financière

4.3.1 – Le plus efficace : l’attaque du portefeuille

4.3.2 – La menace de retraits de subsides

4.3.3 – En France, la publication de « Mein Kampf » autorisée sous conditions

4.4 – Internet et la censure


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Temps de guerre

La censure n’a été officiellement rétablie en France qu’en temps de guerre, notamment lors des deux guerres mondiales.

Pendant ces deux guerres, les articles, dessins et photos censurés ont fréquemment été remplacés par des  « blancs ».

Guerre de 14-18 :

La censure est donc établie pendant la Première Guerre mondiale, menant entre autres à la création du Canard enchaîné en 1915, qui utilise le ton satirique pour échapper aux censeurs.

Canard Enchainé censuré pendant la guerre de 14-18
Pages du Canard Enchainé durant la Première Guerre mondiale. http://censureenfrance.onlc.fr/4-start.html

Guerre de 40-45 :

Un document de 12 pages, publié le 28 septembre 1940 et intitulé intitulé Ouvrages retirés de la vente par les éditeurs ou interdits par les autorités allemandes, recense les livres interdits durant l’occupation allemande. Elle est rédigée par Henri Filipacchi, chef du service des librairies de Hachette, et établie en collaboration avec le Syndicat des éditeurs français et des maisons d’édition. Elle comporte 1060 titres, et est composée au départ d’ouvrages français et allemands. Une seconde version de la liste « Otto » publiée le 8 juillet 1942 contient 1 170 ouvrages, classés par éditeurs. Une troisième liste, rajoutant en annexe 739 autres publications, est publiée le 10 mai 1943.

Sous le régime de Vichy, la censure est préventive : les directeurs de journaux reçoivent des consignes sur les informations à mettre en évidence ou à éliminer.

À la fin de la guerre, une première « liste noire » est dressée le 4 septembre 1944 par le Comité national des écrivains, et l’ordonnance du 30 septembre 1944 relative à la presse interdit tous les titres nés, ou ayant continué de paraître après le 25 juin 1940. L’épuration spécifique des intellectuels au niveau professionnel est régie par l’ordonnance n° 45-1089 en date du 30 mai 1945 : les comités prononcent des peines professionnelles : interdiction de jouer, d’éditer, de « prononcer des conférences et des causeries », d’exposer, de vendre, de percevoir des droits d’auteur et de reproduction. Les sanctions ne peuvent excéder une durée de deux ans. Parallèlement, les auteurs et éditeurs peuvent être condamnés par ailleurs comme collaborateurs.

Guerre d’Algérie :

La loi de 1955 sur l’état d’urgence, votée pendant la guerre d’Algérie et encore en vigueur aujourd’hui, permet la censure en autorisant le ministère de l’Intérieur et les préfets à prendre « toute mesure pour assurer le contrôle de la presse et de la radio ». Pendant la guerre d’Algérie le pouvoir saisit des journaux (notamment ceux qui évoquaient les actes de torture) sous le prétexte d’« atteinte au moral de l’armée ». Les livres La Question d’Henri Alleg1 et La Gangrène2 de Bachir Boumaza, qui dénoncent la torture en Algérie en 1958 aux Éditions de Minuit, sont censurés. Le gouvernement saisit lui-même le livre La Question le 27 mars pour « Participation à une entreprise de démolition de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale », alors qu’il a déjà été vendu à 65 000 exemplaires3.

Bonnes mœurs et troubles de l’ordre public


Il existe encore une forme de censure en France : elle est cependant du ressort des tribunaux sous la forme d’interdit de publication ou d’ordonnance.
Le fondement de l’interdiction est souvent « le risque de trouble à l’ordre public ». Le développement du cinéma et de la télévision s’est accompagné dans tous les pays de la mise en place d’interventions étatiques de type préventif. Ces interventions se sont réclamées le plus souvent du souci de la nécessité d’assurer l’ordre public et de protéger les « bonnes mœurs ».

Cette censure morale n’a pas totalement épargné la diffusion de l’écrit qui s’est considérablement élargie au XXe siècle avec la scolarisation croissante de la population. Elle s’est certainement beaucoup opérée par des mécanismes informels. Dans les bibliothèques publiques par exemple, le souci de protéger les jeunes, mais aussi les milieux populaires et les femmes, de certaines lectures, a été longtemps très prégnant : les livres abordant, par exemple, l’adultère, la sexualité ou le suicide ont fait l’objet de traitements spécifiques, de même qu’une littérature populaire jugée potentiellement immorale, comme les livres policiers, les romans sentimentaux ou les bandes dessinées. Ou bien ils n’étaient simplement pas commandés.

La loi du 16 juillet 1949 vise à protéger les jeunes lecteurs contre des écrits susceptibles de présenter sous un jour favorable des pratiques comme le banditisme, le vol, la débauche, les préjugés ethniques ou la consommation de drogues. En vertu de cette loi, les publications destinées à la jeunesse sont soumises à des contraintes spécifiques.

La Loi actuelle permet de censurer aisément l’édition :

La Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948 à Paris fait de l’accès à l’information un droit indéniable (article 19). Mais, à l’instar de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, il faut d’abord obéir à la Loi du pays…

Voici quelques articles du code pénal très connus.

L’article L.630 de la loi du 31 décembre 1970 instaure une censure sur les publications et objets de propagande « présentant l’usage de stupéfiants sous un jour favorable ».

La loi Gayssot (1990) réprime tout propos « raciste, antisémite ou xénophobe ». L’ article premier dispose que « Toute discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race4 ou une religion est interdite. » (le mot  « race » est donc inscrit dans la Loi, et a valeur juridique ? ndlr) L’article 9 pénalise le négationnisme.

La loi du 30 décembre 2004 punit les auteurs de propos provoquant « la haine ou à la violence » ou « l’injure commise dans les mêmes conditions à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap »

Jusqu’en 2004, le ministre de l’Intérieur avait le pouvoir d’interdire la vente et l’importation de publications d’origine étrangère. Cette disposition a été définitivement abrogée.

Censure financière

En France, les contentieux sont portés devant les juridictions pénales, civiles ou administratives, lorsque les parties sont représentées en France. Il arrive alors bien souvent que les décisions ne prévoient aucune interdiction mais que des amendes, dommages-intérêts et autres astreintes dissuadent les éditeurs de continuer effectivement la commercialisation d’un titre attaqué. Il y a bien censure mais non interdiction.

Le plus efficace : l’attaque du portefeuille

Selon Emmanuel Pierrat, avocat, directeur du Livre noir de la censure, et auteur de 100 livres censurés (Éditions du Chêne) il existe actuellement 450 textes de loi disparates essayant de cerner la question de la censure. Le travail d’ E. Pierrat consiste à plaider contre des gens qui « s’attaquent au portefeuille » de l’éditeur ou l’auteur, par le biais des dommages et intérêts. Ceci serait très efficace car ce genre d’affaire n’émeut pas le pays des libertés et fait frémir peu de monde, alors que le résultat, au bout du compte, est identique.

Toujours selon E. Pierrat, outre que la censure s’exerce essentiellement a posteriori, elle s’est surtout « privatisée ». L’État, conscient que ses interventions sont impopulaires, accorde à n’importe quelle association ou communauté le droit d’ester en justice au nom d’un prétendu préjudice, et d’un « intérêt général » derrière lequel se dissimulent leurs propres visions du monde, et les procès se multiplient.

Le juge Clément Schouler, et le caricaturiste Placid ont été condamnés en Cour d’appel, le 18 janvier 2007, pour le livre Vos papiers! Que faire face à la police ? Le ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant avait porté plainte contre ce livre, relayé par ses successeurs. Le caricaturiste a été condamné à 500 euros d’amende au motif que « si le genre de la caricature admet la dérision, il ne saurait pour autant autoriser des représentations dégradantes » (il s’agit là du dessin d’un policier). En Cassation, l’arrêt fut cassé5, mais certains n’ont pu se joindre au pourvoi…

Le Syndicat de la magistrature […] regrette que ses co-prévenus, découragés par l’arrêt de la Cour d’Appel n’aient pu se joindre au pourvoi, faute de moyens financiers et observe qu’au-delà du résultat aujourd’hui obtenu provisoirement, de telles procédures ont pour conséquence de porter atteinte à la liberté de l’information et de l’expression6.

L’article L 227-24 du Nouveau Code pénal , modifié en 2007 dit bien : Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d’un tel message, est puni de trois ans d’emprisonnement […].

Couverture du livre "Vos papiers !"
Couverture de Placid, pour le livre du Syndicat de la magistrature : Vos papiers ! Que faire face à la police ? Nouvelle édition 2004, L’Esprit frappeur, 122 pages, 3 €.

La menace de retraits de subsides

Siu-lan Ko, une artiste chinoise, a été censurée. Son installation,sur laquelle on pouvait lire quatre mots:«travailler», «gagner», «plus», «moins» a été retirée. Les Beaux-Arts avaient donné sans ambiguïté leur accord à l’installation, prévue depuis décembre 2010. Selon Ko, «l’œuvre gênait des personnalités du ministère de l’Éducation, ce qui est malvenu il doit bientôt décider du budget ­annuel de l’École des beaux-arts ». Ko a exposé à Pékin une banderole qui disait « Pensez moins » sans être inquiétée7.

En France, la publication de « Mein Kampf » autorisée sous conditions

Dans un arrêt du 11 juillet 1979, la cour d’appel de Paris juge que « Mein Kampf » peut être autorisé à la vente compte tenu de son intérêt historique, mais accompagné toutefois d’un texte de huit pages mettant en garde le lecteur, qui évoque les dispositions légales en matière d’incitation à la haine raciale et rappelle les crimes contre l’humanité du régime hitlérien.

En pratique, ce sont surtout les librairies d’extrême droite et les nombreux sites Internet néo-nazis qui proposent l’ouvrage, téléchargeable aussi dans de nombreuses langues, et en vente en version « papier » sur Amazon et Priceminister.

On peut se demander pourquoi il n’est pas déconseillé aux moins de 16 ou 12 ans, un enfant de 8 ans pouvant être sensible à certains arguments évoqués, et peut-être un adolescent un peu attardé (le style est simple à lire, et les erreurs grossières invisibles des personnes naïves ou incultes 8), lequel n’ira pas lire les huit pages d’avertissement ! Bien entendu, mieux vaut le télécharger gratuitement qu’enrichir les éditions Latines ou leurs sombres revendeurs.

Internet et la censure

Bien que la Déclaration universelle des droits de l’Homme fasse de l’accès à l’information un droit indéniable, certains États semblent, comme pour d’autres média, vouloir réguler Internet. Dans certains cas, certaines associations, comme Reporters sans frontières, accusent ces États de censure. Entre 1999 et 2004, cette association s’est même fait l’écho d’une augmentation spectaculaire du filtrage.

Loppsi 2

Le Sénat vient d’adopter en deuxième lecture le projet de loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure  dite Loppsi 2, dont l’article 4 met en place le filtrage administratif d’Internet en utilisant l’argument de la protection de l’enfance, bien que ce filtrage ne puisse faire obstacle à la pédopornographie en ligne. En revanche, un tel dispositif est susceptible de favoriser la censure sur Internet sans aucun contrôle judiciaire exercé a priori.

En 2009, lors du débat sur la loi Hadopi, le Gouvernement avait déjà avancé l’idée de mettre en place un système de « portail blanc » pour les accès publics à Internet, limité à un « Internet citoyen » correspondant à une liste fermée de sites consultables. Ce projet avait fini par être abandonné. Au nom de la défense du droit d’accès à l’information, ce projet avait déjà suscité de vives réactions.

Aux États-Unis, où le blocage de sites a priori fait aussi débat, des associations professionnelles de bibliothécaires ont souligné qu’il appartenait aux autorités judiciaires, et à elles seules, de qualifier un contenu d’illégal. En France, des associations de bibliothécaires aussi, ainsi que des associations aux buts politiques opposés se déclarent ouvertement contre la Loppsi 29

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1 La Question, Éditions de Minuit, 1958. ISBN 2-7073-0175-2 (publié pour la première fois le 18 février 1958, saisi le 27 mars 1958, réédité en 1961). Réédition par les éditions Rahma, Alger, en 1992. Source : Wikipedia, visité le 17 avril 2011.

2 La Gangrène, Éditions de Minuit, Paris, 1958. Éditions Rahma, Alger, 1992. Source : Wikipedia, visité le 17 avril 2011.

4 Incohérence : si le mot « race » désigne ici une ethnie ou une culture, les mots « ethnie », « nation » et « religion » peuvent suffire. Au besoin : il est étrange d’y ajouter « race » et non « culture » ou « peuple ». Le mot « race » en français n’a aucun fondement scientifique pour désigner une partie de l’espèce humaine. Et aucun fondement légal, sauf à évoquer des lois de 1942 ! Le mot « supposée » aurait donc été bienvenu. NLDR.

5 Cassation prononcée contre cet arrêt le 17 juin 2008 au motif « qu’en subordonnant le sérieux de l’enquête à la preuve de la vérité des faits, la Cour d’Appel n’a pas donné de base légale à sa décision. »

6 Communiqué de presse du Syndicat de la Magistrature, 2006, site http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1828.

8 « La conséquence de cette tendance générale de la nature à rechercher et à maintenir la pureté de la race est non seulement la distinction nettement établie entre les races particulières dans leurs signes extérieurs, mais encore la similitude des caractères spécifiques de chacune d’elles. Le renard est toujours un renard, l’oie une oie, le tigre un tigre, etc., et les différences qu’on peut noter entre les individus appartenant à une même race, … ». une telle confusion ahurissante entre race et espèce est frappante, mais peut séduire un petit enfant qui peut croire qu’un renard peut se croiser avec un tigre…

9 Par exemple Gauche de combat et Chrétienté.info. Voir annexes.


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Censure par les autorités civiles

Censure par les autorités civiles

Le pouvoir royal pressent aussi la portée de l’invention de l’imprimerie. Louis XI défend les nouveaux artisans contre les corporations des copistes et enlumineurs, et accepte les dédicaces des premiers livres imprimés à la Sorbonne. En 1513, Louis XII, exempt d’un impôt de 30.000 livres et de tous droits de péage les volumes vendus en France1. Mais c’est surtout François Ier qui s’intéressa le plus au nouvel art, créant les imprimeurs du roi, et fréquentant régulièrement ceux-ci, dont Robert Estienne.

L’imprimerie multiplie les traités didactiques. Au service des pouvoirs nationaux qui se renforcent, elle assure la diffusion des actes officiels. Les presses travaillent donc de plus en plus : au xvie siècle, quarante mille éditions sortent de celles de Venise, vingt-cinq mille de celles de Paris, quinze mille de celles de Lyon. Vers 1550, les marchés nationaux se développent et l’impression en latin devient minoritaire en France. Un lectorat toujours plus nombreux (femmes, gens d’épée, mais aussi riches marchands et gens de robe), apprécie les poésies, les nouvelles, les romans et les livres d’emblèmes. La presse à imprimer apparaît en outre comme un agent d’unification des langues nationales.

À Venise, le Sénat protège la nouvelle invention, distribuant des privilèges et des monopoles pour protéger les nouveaux artisans.

Mais l’écrit est également utilisé contre le pouvoir temporel. Les dirigeants s’inquiètent aussi des écrits qui contribuent à diffuser l’hétérodoxie dans leur royaume. Aussi engagent-ils dès l’invention de l’imprimerie, une politique de répression : les imprimeurs d’écrits séditieux sont sanctionnés par des amendes souvent très lourdes, la prison ou même la potence.

Le XVIe siècle

Dès le XVIe siècle, l’imprimé joue aussi un rôle crucial dans les luttes politiques, en particulier au travers des libelles et des placards dans toute l’Europe. Ceux-ci permettent aux opposants d’y formuler de violentes attaques.
En 1534, après avoir été excommunié et proclamé chef de l’Église d’Angleterre, le roi Henri VIII instaure l’obligation d’obtenir une approbation de son conseil privé avant qu’un livre ne puisse être imprimé.

Cette même année, suite à l’affaire des placards, (18 octobre 1534), le roi François Ier pourtant plutôt favorable aux « idées nouvelles », ordonne la chasse aux hérétiques et promulgue un édit contre les imprimeurs insoumis. Les placards dont il est question sont des écrits contre la célébration de la messe23 4, jugés injurieux et séditieux, qui furent affichés dans les rues de Paris et d’autres villes du royaume dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534. Une affiche fut placardée jusque sur la porte de la chambre royale de François Ier au château d’Amboise. L’auteur en est un calviniste. En réponse, François Ier ordonne des persécutions. La réaction fut brutale, touchant particulièrement les libraires, les imprimeurs et les écrivains. Des bûchers s’allument. Jean Calvin, dont un ami proche périt sur le bûcher, fit partie des protestants qui choisirent l’exil.
Charles IX en 1571, après avoir ratifié l’ordonnance de 1563 (destruction des livres édités et emprisonnement des imprimeurs, éditeurs et auteurs…), signale qu’aucun livre ne pourra paraître sans autorisation royale sous peine de prison.
En 1538, en Angleterre, après qu’Henry VIII se fut proclamé chef de l’Église d’Angleterre (1534), fut promulguée l’obligation d’obtenir une approbation par le Privy Council et d’autres organismes royaux, pour la publication de tout livre imprimé. Pendant tout le XVIe siècle, les prohibitions se succédèrent en Angleterre, provoquant l’apparition de presses d’imprimerie clandestines.
Sous le règne d’Élisabeth Ire (1553-1603) d’Angleterre, le Master of the Revels est chargé d’approuver les pièces de théâtre. En 1586, un organisme appelé « The Star Chamber » ordonne qu’aucune presse d’imprimerie ne soit établie en dehors de Londres et de Cambridge.

Quant à l’Europe de Charles Quint et son Empire sud-américain, ils sont soumis aux censures à la fois gouvernementales et ecclésiastiques. En 1543, Charles Quint interdit l’introduction des romans de chevalerie, comme exemples de livres dangereux pour les mœurs, dans ses colonies d’Amérique…
Mettre en place une censure civile :
En France, sous le règne d’Henri IV, la censure paraît plus légère.
Mais sous le règne de son fils, Louis XIII, s’organise une politique systématique à l’égard de l’écrit : des institutions permanentes voient le jour pour surveiller tout ce qui est imprimé dans le royaume. Plus que de soutenir la censure religieuse, il s’agit de mettre en place une censure civile parallèle. Le pouvoir royal se sécularise et évolue vers la monarchie absolue. Ainsi, en 1629, Richelieu laïcise la censure jusqu’alors sous la responsabilité de l’Église catholique. L’institutionnalisation de la censure royale permet au pouvoir de contrôler la vie culturelle afin que celle-ci serve la seule grandeur du roi.

De 1624 à 1653, rien ne peut être publié sans un « privilège du roi » qui accorde à un imprimeur, et à lui seul, l’autorisation de reproduire un texte. Un corps de censeurs examine chaque livre. L’imprimeur se voit remettre une permission scellée. L’autorisation royale est argumentée et imprimée dans le livre lui-même. La censure est donc aussi une institution par laquelle le roi recommande des ouvrages à ses sujets.
Le système perdure dans son esprit jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, subissant seulement quelques réorganisations, notamment en raison du nombre croissant des manuscrits.

Le XVIIe siècle

En 1662, le parlement anglais vote le licensing act.qui dure jusqu’en 1685. Puis le Secrétaire d’État est muni de tous les pouvoirs dans la répression des écrits dirigés contre le roi, le gouvernement, le Parlement, la justice, mais aussi l’Église anglicane. Par exemple, en 1703, Daniel Defoe est emprisonné et mis au pilori pour des pamphlets dirigés contre la vie ecclésiastique. En 1719, John Matthews fut pendu pour haute trahison pour son pamphlet Vox Populi Vox Dei.

Aux États-Unis, on brûle des livres dès le XVIIe siècle. En 1650, les parlementaires décident de faire une croix sur le régime précédent et de détruire tous les documents ayant servi à le légitimer. La censure est à la fois politique et religieuse : les ouvrages subversifs ou hérétiques sont également censurés par le Parlement. En 1754, The monster of monsters, pamphlet dirigé contre la cour du Massachusetts est ainsi brûlé.
Ainsi, au XVIIe siècle et même ensuite pendant le « Siècle des lumières », bon nombre d’auteurs européens font imprimer leurs livres aux Pays-Bas (Provinces unies), où la censure n’était plus pratiquée. Seuls les membres de l’Église réformée y étaient tenus de soumettre leurs écrits théologique à des «  visitatores » mais sans intervention du pouvoir civil.

Au XVIIe siècle, l’administration de la censure, qui prend en France le nom de Librairie, a pratiquement la taille d’un ministère. La presse périodique est soumise à un système reposant également sur le principe du privilège : en 1631, Théophraste Renaudot et ses descendants reçoivent « à perpétuité » le privilège royal d’imprimer les « choses passées et avenues, ou qui se passeront tant dedans qu’au dehors du royaume ». Une presse officielle en position de monopole est ainsi créée : seul le journal de Renaudot, La Gazette, est autorisé. Parce que « seuls les ministres savent distinguer les choses qui doivent être tues et celles qu’il faut donner au public », le gouvernement veille à son contenu. En 1666, Louis XIV et Colbert créent Le Journal des savants qui recense les livres importants en littérature et en sciences. Le Mercure galant, tourné vers le divertissement, voit le jour en 1672.

Le XVIIIe

La révocation de l’Édit de Nantes par louis XIV pousse nombre de français à se réfugier en Hollande. Le philosophe Pierre Bayle y publie ses travaux, dont son œuvre majeure : Le dictionnaire historique et critique qui servira de modèle à l’Encyclopédie. La librairie hollandaise bénéficie ensuite au XVIIIème siècle d’une image de liberté et de progrès. Une adresse hollandaise est vue comme une garantie de la nouveauté du texte, et même de son caractère subversif.

En 1752, un arrêté du conseil du roi Louis XV interdit l’impression et la diffusion des deux premiers volumes de L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. L’œuvre collective dirigée par Denis Diderot et d’Alembert est jugée subversive par les Jésuites qui la qualifie « d’athée et matérialiste ». Le contenu politique et philosophique, plus que les parties techniques et scientifiques, est décrié. Les thèses développées par l’abbé de Prades, un des contributeurs de l’Encyclopédie, sont, selon les membres du conseil, « contaminées par l’esprit voltairien ». En fait, au XVIIIe siècle, il apparaît que n’importe quel contradicteur pouvait engager une procédure judiciaire pour empêcher ou faire arrêter la publication ou la diffusion d’un livre (Exemple de Beaumarchais en 1773 lors d’un procès financier).

En Angleterre comme en France, la deuxième moitié du XVIIIe siècle fut cependant moins meurtrière que les époques précédentes dans ses censures répressives, mais Thomas Paine, après avoir publié l’ouvrage The Rights of Man en 1791-1792, considéré comme subversif, dut fuir le pays.

Sous Louis XVI toute publication d’un article dans la presse est soumise à l’autorisation du gouvernement : 160 lecteurs professionnels étaient chargés de relire les textes. Les livres censurés étaient confisqués, les journaux pouvaient être suspendus. Les auteurs pouvaient être internés à la Bastille (comme Voltaire en 1717). Parmi les écrivains du XVIIIe siècle dont les livres furent les plus saisis par les autorités figurent Jean-Jacques Rousseau.

«On me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs.» 5

La Révolution, puis le XIXe

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen

Pendant la Révolution française, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 affirme solennellement : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » (article 10) et « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi. » (article 11). En d’autres termes, on peut sanctionner une publication, mais en aucun cas empêcher celle-ci.

La Terreur

Cependant, comme il est précisé « dans les cas prévus par la Loi », sont mises bientôt en place des lois comme celle-ci, en 1793 : « quiconque aura composé ou imprimé des écrits qui provoquent à la dissolution de la représentation nationale, au rétablissement de la royauté ou de tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple sera traduit au tribunal extraordinaire et puni de mort ». En 1796, les « distributeurs » encourent aussi la même peine de mort. Ainsi, pendant la Terreur, plus de 4 millions de livres furent détruits, dont 26 000 manuscrits anciens. La censure du Parlement de Paris empêche aussi la parution de livres et de journaux, ou les confisque, pour des raisons politiques.
C’est cependant le journal qui est le plus visé, pour son impact sur la population.

Le XIXe

En 1803, un censeur est imposé à chaque journal.

En 1810, un décret de Napoléon rétablit officiellement la censure.

Après la Révolution de 1830 et l’établissement de la Monarchie de juillet, les pouvoirs bourgeois font de plus en plus pression sur la littérature, pour des raisons non plus seulement politiques, mais morales ou prétendues telles (en vue du maintien de l’ordre politique parfois). Tout au long du XIXe siècle la censure surveille la presse et tout particulièrement la caricature. Elle se fait plus ou moins sévère en fonction des situations politiques et sociales. Louis-Philippe fait condamner Philipon et Daumier, André Gill et Alfred Le Petit. Certains dessinateurs sont emprisonnés. De très nombreux dessins fustigent la censure administrative, mais parfois aussi économique.

Les grands procès littéraires

Les grands procès littéraires, comme ceux que le ministère public intente à Flaubert et à Baudelaire en 1857, constituent une la tentative du pouvoir pour censurer les écrivains. Cependant, l’exemple des Fleurs du mal montrequeces rappels à l’ordre au nom de « la morale publique et religieuse » et des « bonnes mœurs » deviennent contre-productifs : l’écrivain, même condamné, en sort grandi. Durant cette période, une presse et une littérature de grande diffusion se développent. Ces nouvelles entreprises inspirent parfois une réprobation morale, en raison, par exemple, de la place qu’elles accordent à l’évocation de crimes ou à de faits-divers sordides. Mais elles n’entendent reconnaître que la sanction du public et des ventes. Leurs créateurs, à l’image d’Émile de Girardin, s’engagent parfois très activement pour obtenir la liberté des publications.

La loi sur la liberté de la presse

À la fin du XIXe siècle, la censure héritée de l’Ancien Régime, en matière d’écrits, a quasi disparu.
Elle disparaît officiellement avec la Loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 qui confie au système judiciaire l’essentiel du contrôle des informations publiées en France. Ce contrôle s’effectue après diffusion, ce qui limite les abus de pouvoirs. « l’autorisation préalable et le cautionnement sont supprimés et remplacés par une simple déclaration indiquant les noms du gérant et de l’imprimeur ». Toutefois, la censure théâtrale subsiste jusqu’en 1906.

Un an après la promulgation de la loi sur la liberté de la presse, une première restriction est apportée par la loi du 2 août 1882 sur le délit d’outrage aux bonnes mœurs par voie de presse, d’affiche ou d’écrit de toute nature.

La censure n’en subsiste pas moins dans l’État, à travers des lois, jusqu’à nos jours, la littérature et surtout la presse étant placés en liberté surveillée dans des pays comme la France où, d’un régime à l’autre, les pouvoirs politiques oscillent entre libéralisation et contrôle renforcé.

La vague des attentats anarchistes entre 1892 et 1894 aboutit au vote des trois « lois scélérates » en décembre 1893 et juillet 1894. Elles entraineront, pour un temps, la disparition de la quasi totalité des titres de presse libertaires, dont Le Père Peinard et La Révolte. Le 25 février 1894, Jean Grave est condamné à 2 ans de prison et 1000 francs d’amende pour son livre La société mourante et l’anarchie (1892) accusé de provocation au vol, à l’indiscipline et au meurtre, ainsi que du délit d’apologie de faits qualifiés crimes par la loi. Lors du procès, Élisée Reclus, Paul Adam, Bernard Lazare et Octave Mirbeau témoignent en faveur sa faveur. Malgré cela, il est condamné à la peine maximum.

En août 1894, lors du « Procès des Trente », le président du tribunal interdit à la presse de reproduire les débats.

La loi du 3 février 1899 punit l’injure proférée à l’encontre d’un chef d’État ou d’un diplomate étranger.

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1« Attendu la considération du grand bien qui en est advenu en notre royaume au moyen de l’art et science d’impression, l’invention de laquelle semble plus divine qu’humaine (…), par laquelle notre sainte foi catholique a été grandement augmentée et corroborée, la justice mieux entendue et administrée et le divin service plus honorablement et plus sérieusement fait, dit et célébré. »,  Cité par Typographie et civilisation, http://www.typographie.org/histoire-imprimerie/eglise/eglise-conclusion.html

2« Articles véritables sur les horribles, grands et insupportables abus de la messe papale inventée directement contre la Sainte Cène de notre Seigneur seul médiateur et sauveur Jésus Christ. »,  cité par le Musée virtuel du protestantisme français, http://www.museeprotestant.org/Pages/Notices.php?scatid=3&cim=156&noticeid=152&lev=2&Lget=FR

3 Frédéric Barbier, Histoire du livre, p. 145 au sujet des placards : « Une affiche rédigée par Antoine Mercourt et attaquant la messe catholique – ce sont les « placards » de 1534 ». Armand Colin, 2006

4 « Dans la nuit du 17 octobre 1534, de petites affiches, des « placards » furent apposés en plusieurs endroits, à Paris et jusque sur la porte de la chambre de François Ier au château d’Amboise. C’était une attaque violente contre la messe, rédigée par le pasteur Antoine Marcourt, de Neuchâtel» , Jean Cadier, in article Calvin Jean, Encyclopædia Universalis, 2007, ressources en ligne de l’Université de Limoges.

5 Le Mariage de Figaro, Beaumarchais, 1778.

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Censure par les autorités religieuses

Censure par les autorités religieuses

Les raisons religieuses : l’Église au Moyen-Âge

Pour les religions monothéistes, la condamnation du blasphème est l’argument principal pour une répression aussi féroce qu’arbitraire. Le Lévitique1 dit : « Si un homme insulte son Dieu, il doit porter le poids de son péché ; ainsi celui qui blasphème le Nom du Seigneur sera mis à mort ».

D’autre part, le droit Canon2 définit l’hérésie comme « une erreur religieuse […] contre la Vérité proclamée par l’Église ».

L’Église catholique exerçait donc dans les faits un quasi-monopole sur la vie culturelle en France et en Europe occidentale, à travers son emprise sur l’ensemble de la société, et spécialement sur l’institution scolaire. Par le biais notamment des premières universités qui se sont développées sous son contrôle à compter du XIIe siècle, elle surveillait le travail des copistes et l’activité des libraires.

Mais, à partir du XVe siècle, avec l’arrivée de l’imprimerie, qui facilite considérablement la reproduction et la circulation des textes, les autorités civiles et religieuses sentent le besoin de créer un cadre plus solide à la censure et légifèrent. Le succès de l’édition imprimée se produisant parallèlement aux multiples crises au sein de l’Église, l’imprimerie prend de fait une part active dans la diffusion des nouvelles doctrines, comme le protestantisme.

Aux débuts de l’imprimerie, l’essentiel des impressions sont des publications religieuses. 75% des livres imprimés entre 1450 et 1517 le sont en latin.

La censure catholique de l’édition, assez tolérante envers l’immoralité sexuelle et l’obscénité, se limite au début à traquer l’hérésie religieuse.

La première censure en Europe occidentale :

Une censure des œuvres imprimées est attestée en Europe dès 1479. L’université de Cologne, suite à la parution de la Bible de Cologne obtient du pape l’autorisation de censurer les livres pour empêcher la diffusion des textes sacrés auprès du public (les clercs doivent rester les médiateurs entre le peuple et Dieu). L’Église joue alors le rôle de première institution censoriale en combattant le développement des idées réformatrices par des Bulles papales contre les livres qui répandaient ces idées. L’archevêque de Mayence, Berthold von Henneberg, demande au Conseil municipal de Francfort d’examiner attentivement tous les ouvrages vendus à la Foire de Lenten en 1485 et de collaborer avec les autorités épiscopales pour interdire les publications dangereuses. En 1486, est créé la première censure ecclésiastique à Francfort. Le premier édit de censure qui en émane interdit la traduction de la Bible en langue vernaculaire.

Uniformiser et élargir son champ d’action :

Les papes Innocent VIII et Alexandre VI uniformisent la censure dans toute la chrétienté et élargissent son champ d’action à toute sorte d’ouvrages, donc plus uniquement théologiques.

Les bulles :

Le principe de l’autorisation préalable fut ainsi confirmé par Innocent VIII par la promulgation de la Bulle «Inter multiplices» (1487) et reconfirmé en 1501 pour les villes de Cologne, Trèves, Mayence et Magdebourg.
Par ailleurs, en 1491, le légat pontifical Nicolo Franco demande au conseil de Venise de faire brûler un ouvrage d’Antonio Roselli3, publié en 1487, critiquant le pouvoir du pape. C’est le premier ouvrage à faire l’objet d’une pareille mesure…
En 1501, une Bulle défend aux imprimeurs d’imprimer un ouvrage sans l’avoir soumis à l’archevêché, sous peine d’excommunication et d’amende.

l’Église et la Réforme

Tout au long du XVIe siècle, l’édition sert à diffuser en Europe occidentale les idées de la Réforme et de la Contre-réforme. Le livre sert les propagandes religieuses.
Réforme et Contre-Réforme :

Le pouvoir pontifical face à la croissance de l’imprimerie.

Durant la première moitié du XVIe siècle, le pouvoir pontifical cherche à empêcher les imprimeurs de « reproduire tout ce qui est contraire ou opposé à la foi catholique ou susceptible d’engendrer le scandale dans l’esprit des fidèles ». En 1515 lors du Ve Concile de Latran, le pape Léon X, ordonne qu’à l’avenir personne n’ose imprimer ou faire imprimer un livre dans quelque diocèse que ce soit, sans qu’il n’ait été examiné avec soin par l’évêque ou son représentant, sous peine d’excommunication. Les livres non soumis à l’examen devront être brûlés.

Cependant, dès 1517, Luther affiche ses propositions contre les indulgences4 à la porte d’une église de Wittenberg. Les presses allemandes se consacrent alors à l’impression d’affiches, pamphlets ou traités pour ou contre la Réforme. « En France, le livre sert de même à l’hérésie ou à la défense de l’orthodoxie, tandis que l’on cesse à peu près complètement d’imprimer les textes de la spiritualité traditionnelle »5.
La Bible est accessible en langue vulgaire.

L’imprimerie va permettre la diffusion à très grande échelle de la Bible en langue vulgaire, et c’est sur la bible que les protestants font reposer toute leur conception de la religion chrétienne. Non seulement elle est diffusée à grande échelle, mais en plus en langue vulgaire, supprimant ainsi les intermédiaires autrefois nécessaires pour le peuple quand elle était diffusée en latin. Les premiers réformateurs diffusent leurs idées à grande échelle et sans altération. L’imprimerie va aussi permettre l’édition d’un très grand nombre nombre de pamphlets et libelles polémiques.

La Bible de Luther (en langue vulgaire) est imprimée en 1534. Mais le Nouveau Testament est diffusé depuis 1522. De 1522 à 1546 (mort de Luther), 445 éditions partielles ou complètes de sa Bible sont publiées, et ses catéchismes connaissent le même succès. Dans certaines régions allemandes, les Réformés disposent de l’appui du plus grand nombre. La production imprimée évolue, favorisant les petites pièces : parfois un simple feuillet. En 1524, leur production est passée de 0,5 à 16% de la production totale en Allemagne.

Contrôler la circulation des idées :
une idée reprise en Europe par toutes les autorités religieuses.

En 1546, Étienne Dolet, humaniste, poète, traducteur et grand imprimeur à Lyon, est condamné au bûcher pour hérésie et athéisme. Cependant, on compte dans la ville en 1561 beaucoup de personnes du monde de l’édition converties à la Réforme.

La même volonté de contrôle de la circulation des idées se manifeste de la part des nouvelles autorités religieuses luthériennes, calvinistes ou anglicanes.

La purge de livres ordonnée par Henri VIII en Angleterre est de nature religieuse. Des centaines de milliers de manuscrits y ont déjà disparu dans la première moitié du 16ème siècle.

Le 12 juillet 1562 au Mexique, Diego de Landa ordonne un autodafé de l’ensemble des documents en écriture maya. Seul trois ou quatre codex mayas parviennent à réchapper du bûcher. On estime qu’il en disparut 70 tonnes. Dans le Nouveau-Monde, le Concile provincial espagnol de 1565 restreint la diffusion des bibles et interdit aux indiens d’en posséder. Le IIIème Concile menace d’excommunication les détenteurs de livres interdits. Les bateaux sont fouillés.

L’Index

La faculté de théologie de Paris, en 1544, publie son Index des livres prohibés, suivie par d’autres universités, puis les Inquisitions d’Espagne, du Portugal et de Venise. L’Index romain (Index librorum prohibitorum) 6 liste de livres interdits aux personnes non averties, valable pour toute l’Église catholique, paraît en 1559. Il recense environ mille titres : Machiavel, Érasme, Rabelais sont interdits. Si la lecture de la bible en langue vulgaire est autorisée, c’est aux personnes connaissant le latin, et pas aux femmes. Les autorités de l’Église catholique romaine nomment des censores librorum chargés de s’assurer que rien de contraire à la foi ne puisse être publié. Cette première étape de vérification était sanctionnée par le Nihil obstat (pas d’obstacle à la publication). Une deuxième étape permettait à l’évêque de donner son autorisation d’imprimer (Imprimatur, « qu’il soit imprimé ! »).

Ainsi, les ouvrages de Galilée furent interdits dès 1616 et mis à l’Index. Leur mise à l’Index ne sera levée partiellement qu’en 1757, et entièrement en 1838.

«  Parmi tous les écrits présents dans l’Index, la Bible avec ses adaptations, ses commentaires et les études bibliques, est de loin le livre le plus censuré jusqu’à la suppression de l’Index. Les éditions de la Bible en latin, en grec, dans les langues vulgaires en tout ou en partie, ainsi que des commentaires bibliques figurent nombreux dans le premier index roman. Le dernier livre mis à l’Index le 26 juin 1961 est La Vie de Jésus de l’abbé Jean Steinmann. L’interdiction, maintenue pendant deux siècles, d’adapter la bible en langue vulgaire finit par assimiler dans l’imaginaire collectif les traductions bibliques aux livres hérétiques dits « Gigliola Fragnito ». Plusieurs raisons justifiaient ces interdictions aux yeux des censeurs, principalement l’existence d’éditions altérées et commentées par des hérétiques, et la méfiance à l’égard d’une interprétation personnelle du texte révélé, que seule l’Église pouvais interpréter d’une façon authentique. Le contact direct avec les sources de la foi pouvait provoquer des remises en question et altérer la doctrine, la morale, et l’organisation de l’Église. » 7

Depuis le XIXème siècle, parmi les pouvoirs censoriaux en Europe occidentale, la censure ecclésiastique a perdu de son efficacité et, dès lors, sa raison d’être. Seul subsiste, pour le clergé catholique, l’ imprimatur.

Jusqu’à sa suppression en 1966 (concile Vatican II), le Vatican va régulièrement mettre à jour la liste d’ouvrages dont la lecture est interdite aux catholiques romains ; les fidèles sont appelés à s’en débarrasser s’ils les détiennent. Il s’agit, tout particulièrement, de textes qui mettent en cause les dogmes et les croyances de l’Église, d’écrits inconciliables avec les Écritures ou d’ouvrages à caractères licencieux. La censure préalable de ce que publient les ecclésiastiques, en particulier les théologiens, est quant à elle toujours en vigueur.

Le respect des préceptes et interdits moraux issus de la religion dominante en France a donné des classifications dans les bibliothèques, et la mise à l’écart des publications concernées pour le grand public : constitution de « l’enfer de bibliothèque », tel que celui de la BNF.

Pour l’anecdote, citons les revues de télévision comme Télé 7 Jours ou Télérama qui, il y a peu, (20 ans…) affichaient les avis de l’Office Catholique du cinéma Français dans les programmes8.

On notera donc que l’imprimé a servi aussi la censure.

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1 Le Lévitique est un des cinq livres du Pentateuque dans l’Ancien Testament chez les Chrétiens ou Torah chez les Juifs. Son but est d’enseigner les préceptes moraux et les vérités religieuses de la loi de Moïse au moyen du rituel. Cette citation est reprise de Wikipedia. Le Lévitique consacre de nombreux versets au blasphème.

2 Ensemble de lois et règlements adoptés ou acceptés par les autorités catholiques pour le gouvernement de l’Église et de ses fidèles.

3 Monarchia sive de potestate imperatoris et papæ, in « Les débuts de la censure ecclésiastique » : http://www.typographie.org/histoire-imprimerie/eglise/eglise-4.html,Typographie et civilisation, visité le 01 mars 2011.

4 Ne pas confondre avec l’affaire des placards (voir plus loin).

5 Article « Livre », Jacques Alexandre Breton, Encyclopædia Universalis 2007, ressources en ligne de l’Université de Limoges.

6 Index des livres interdits — aussi appelé Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri — liste d’ouvrages que les catholiques romains n’étaient pas autorisés à lire, accompagnée des règles de l’Église au sujet des livres.

7 Jesus-M de Bujanda et Marcella Richter, Index librorum prohibitorum: 1600-1966, éditions Librairie Droz, 2002 (ISBN 2600008187), p. 41. Cité par Wikipedia, visité le 01 mars 2011 .

8 par exemple : « non visible pour les Chrétiens adultes et ados et particulièrement choquant » pour Le Miraculé de J.P. Mocky !

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Définir la censure et l’édition

Introductions et définitions

1.1-Définitions

1.1.1- La censure ?

1.1.2 L’édition ?

1.2- La censure dans l’édition


Définitions

La censure ?

Étymologie : du latin censor, magistrat romain, au figuré, celui qui blâme. Le terme trouve son origine dans l’institution des censeurs de la république romaine, ces deux magistrats étaient chargés de recenser les citoyens et d’exclure ceux de « mauvaises mœurs » 1.

Si La censure est l’examen des œuvres que fait réaliser une institution avant d’autoriser ou de refuser leur diffusion. Les critères peuvent être politiques, idéologiques ou moraux. Par extension, la censure désigne l’institutionelle-même.

D’une manière générale le terme censure désigne toute limitation arbitraire ou idéologique de la liberté d’expression par une autorité quelconque.

En France, il existe encore une autre forme de censure, dite censure positive, qui s’exerce sur les films et les jeux en vue de leur classification selon leur thème (violence, pornographie…) ou l’âge minimal du public auquel ils s’adressent.

Il ressort de l’article du Centre national de ressources textuelles et lexicales 2 que ce présent texte intitulé « l’histoire de la censure dans l’édition » (le sujet proposé étant initialement « La censure ») peut concerner soit le fait de censure par une personne, une institution ou un état (voire même quelques instances convoquées en psychanalyse), ou bien, par métonymie, l’histoire de l’institution (religieuse, étatique ou autre) elle-même : Examen d’une doctrine, d’un écrit ou d’une activité par une autorité instituée à cet effet. [..] P. méton. Organes d’exécution de cet examen. Pour d’autres définitions : voir annexes.

La censure peut prendre des formes directes, officielles, mais aussi indirectes, sous forme de pressions. Celles-ci peuvent conduire à l’autocensure, comme par exemple par un auteur caviardant ses propres œuvres. De tout temps, la censure, institutionnelle ou non, a incité à l’autocensure sans qu’on puisse, de fait, en mesurer l’ampleur.


L’édition ?

Édition : [En parlant d’œuvre écrite] Reproduction, publication et diffusion commerciale par un éditeur d’une œuvre sous forme d’un objet imprimé. […]

(ndlr : Actuellement, ce mot s’entend aussi très bien et plus couramment dans le sens suivant) [En parlant d’œuvre non écrite ou d’œuvre écrite sur un support non imprimé] Éditions microfilmées (L’Hist. et ses méth., 1961, p. 1158)3.

D’aucuns actuellement, restreignent encore le sens du mot édition à ses seuls avatars papetiers. C’est en ce sens qu’il faut l’entendre ici. Voir annexes.

Afin de simplifier le propos, il sera donc question ici d’une triple restriction :

  • Ce travail ne traite que de l’histoire de la censure dans l’édition, et plus restrictivement, l’impression et la diffusion des œuvres imprimées sur papier ou assimilé, d’une part,
  • et plus précisément de l’histoire des institutions chargées de la censure, d’autre part…
  • Pour être honnête, et à mon grand dam : ce texte ne traite pas des peuples et cultures du monde, mais surtout de la France et parfois les pays frontaliers afin de donner une vision historique un peu plus large ; et ce simplement parce les sources dont j’ai disposé, ainsi que mes ressources personnelles (intellectuelles, entre autres) ne me permettent pas les pérégrinations nécessaires.

La censure dans l’édition

La censure dans l’édition est dès le début une limitation arbitraire et/ou doctrinale de la liberté d’éditer des livres. Elle passe par l’examen du détenteur d’un pouvoir (étatique ou religieux,  par exemple) sur des documents imprimés avant d’en permettre la diffusion au public. Cette censure s’exerçait déjà auparavant, mais la faible diffusion des ouvrages incriminés faisait simplement qu’elle s’exerçait tout autant sur les autres formes d’expression, comme le théâtre ou la peinture, sans écrits ou instructions spécifiques aux documents imprimés.

On peut distinguer la censure politique (limitation par le gouvernement de la liberté d’expression) et la censure religieuse,  de la censure indirecte, non officielle, mais sous forme de pression, en particulier une forme de censure économique (due notamment à la concentration des médias, etc.) ; on peut aussi ajouter les phénomènes d’autocensure.

La censure peut donc être aussi sociale : des comportements non illégaux sont réprimés ou « mal vus » à certaines époques, certaines formes artistiques rencontrent plus ou moins de succès. Les livres ayant peu de chance d’être vendus et amortis ne sont donc simplement pas imprimés. Certains appellent cela «  censure économique » 4.
La donne paraît changer avec Internet.

La censure a accompagné la liberté d’expression dès le début de l’Histoire. Ainsi, l’origine du terme censure remonte au poste de censeur, créé à Rome en -443, dont le but était de maintenir les mœurs (voir plus haut). En Occident, le plus célèbre cas de censure antique est celui de Socrate, condamné à boire la Ciguë pour avoir « incité les jeunes à la débauche ».
Une institution officielle délivrant les autorisations préalables pour toute publication d’un écrit et pouvant exiger des modifications ou suppressions a existé dans chaque pays d’Europe à partir de la Renaissance. Dans la France de l’Ancien Régime, elle est essentielle et concerne la vie politique, religieuse et culturelle.

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1« La censure », Jean Duval, Encyclopædia Universalis 2007, ressources en ligne de l’Université de Limoges.

2 http://www.cnrtl.fr/definition/censure CNRTL, Centre national de ressources textuelles et lexicales (Cnrs, Atiff), visité le 01 mars 2011.
3 http://www.cnrtl.fr/definition/édition/, CNRTL, Centre national de ressources textuelles et lexicales (Cnrs, Atiff), visité le 01 mars 2011.

4« On a ainsi pu parler de censures économiques pour désigner des mécanismes qui, bien qu’ils n’impliquent aucune institution de censure au sens propre, produisent néanmoins quelques-uns des effets caractéristiques de ces institutions. », « La censure », Jean Duval, Encyclopædia Universalis 2007, ressources en ligne de l’Université de Limoges.

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Plan : La censure de l’édition en France

La censure de l’édition en France

de Gutenberg à Loppsi2

Plan

1-Introductions et définitions

1.1-Définitions

1.1.1- La censure ?

1.1.2 L’édition ?

1.2- La censure dans l’édition

2 – Censure par les autorités religieuses

2.1 – Les raisons religieuses : l’Église au Moyen-Âge

2.2 – La première censure en Europe occidentale :

2.3- Uniformiser et élargir son champ d’action :

2.3.1- Divers

2.3.2 – Les bulles :

2.4 – l’Église et la Réforme

2;4.1 – Réforme et Contre-Réforme :

2.4.2- La Bible est accessible en langue vulgaire.

2.4.3 – Contrôler la circulation des idées : une idée reprise en Europe par toutes les autorités religieuses.

2.5 – L’Index

3 – Censure par les autorités civiles

3.1 – Le XVIème siècle
3.2 – Le XVIIème siècle en Europe occidentale

3.2.1 – Mettre en place une censure civile :

3.2.2 – La Gazette et autres revues

3.3 – Le XVIIIème siècle

3.4 – La Révolution, puis le XIXème siècle

3.4.1 – La déclaration des droits de l’homme et du citoyen

3.4.2 – La Terreur

3.4.3 – Le XIXème siècle

3.4.5 – Les grands procès littéraires

3.6 – La loi sur la liberté de la presse

4 – La censure en France au XXe siècle

4.1 – Temps de guerre

4.1.1 – Guerre de 14-18 :

4.1.2 – Guerre de 40-45 :

4.1.3 – Guerre d’Algérie :

4.2 – Bonnes mœurs et troubles de l’ordre public

4.5.1 – Divers exemples :

4.5.2 – La Loi actuelle permet de censurer aisément l’édition :

4.3 – Censure financière

4.3.1 – Le plus efficace : l’attaque du portefeuille

4.3.2 – La menace de retraits de subsides

4.3.3 – En France, la publication de « Mein Kampf » autorisée sous conditions

4.4 – Internet et la censure
5 – Conclusion :

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Annexes
Aller plus loin : Sitographie et bibliographie

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