Censure par les autorités religieuses

Censure par les autorités religieuses

Les raisons religieuses : l’Église au Moyen-Âge

Pour les religions monothéistes, la condamnation du blasphème est l’argument principal pour une répression aussi féroce qu’arbitraire. Le Lévitique1 dit : « Si un homme insulte son Dieu, il doit porter le poids de son péché ; ainsi celui qui blasphème le Nom du Seigneur sera mis à mort ».

D’autre part, le droit Canon2 définit l’hérésie comme « une erreur religieuse […] contre la Vérité proclamée par l’Église ».

L’Église catholique exerçait donc dans les faits un quasi-monopole sur la vie culturelle en France et en Europe occidentale, à travers son emprise sur l’ensemble de la société, et spécialement sur l’institution scolaire. Par le biais notamment des premières universités qui se sont développées sous son contrôle à compter du XIIe siècle, elle surveillait le travail des copistes et l’activité des libraires.

Mais, à partir du XVe siècle, avec l’arrivée de l’imprimerie, qui facilite considérablement la reproduction et la circulation des textes, les autorités civiles et religieuses sentent le besoin de créer un cadre plus solide à la censure et légifèrent. Le succès de l’édition imprimée se produisant parallèlement aux multiples crises au sein de l’Église, l’imprimerie prend de fait une part active dans la diffusion des nouvelles doctrines, comme le protestantisme.

Aux débuts de l’imprimerie, l’essentiel des impressions sont des publications religieuses. 75% des livres imprimés entre 1450 et 1517 le sont en latin.

La censure catholique de l’édition, assez tolérante envers l’immoralité sexuelle et l’obscénité, se limite au début à traquer l’hérésie religieuse.

La première censure en Europe occidentale :

Une censure des œuvres imprimées est attestée en Europe dès 1479. L’université de Cologne, suite à la parution de la Bible de Cologne obtient du pape l’autorisation de censurer les livres pour empêcher la diffusion des textes sacrés auprès du public (les clercs doivent rester les médiateurs entre le peuple et Dieu). L’Église joue alors le rôle de première institution censoriale en combattant le développement des idées réformatrices par des Bulles papales contre les livres qui répandaient ces idées. L’archevêque de Mayence, Berthold von Henneberg, demande au Conseil municipal de Francfort d’examiner attentivement tous les ouvrages vendus à la Foire de Lenten en 1485 et de collaborer avec les autorités épiscopales pour interdire les publications dangereuses. En 1486, est créé la première censure ecclésiastique à Francfort. Le premier édit de censure qui en émane interdit la traduction de la Bible en langue vernaculaire.

Uniformiser et élargir son champ d’action :

Les papes Innocent VIII et Alexandre VI uniformisent la censure dans toute la chrétienté et élargissent son champ d’action à toute sorte d’ouvrages, donc plus uniquement théologiques.

Les bulles :

Le principe de l’autorisation préalable fut ainsi confirmé par Innocent VIII par la promulgation de la Bulle «Inter multiplices» (1487) et reconfirmé en 1501 pour les villes de Cologne, Trèves, Mayence et Magdebourg.
Par ailleurs, en 1491, le légat pontifical Nicolo Franco demande au conseil de Venise de faire brûler un ouvrage d’Antonio Roselli3, publié en 1487, critiquant le pouvoir du pape. C’est le premier ouvrage à faire l’objet d’une pareille mesure…
En 1501, une Bulle défend aux imprimeurs d’imprimer un ouvrage sans l’avoir soumis à l’archevêché, sous peine d’excommunication et d’amende.

l’Église et la Réforme

Tout au long du XVIe siècle, l’édition sert à diffuser en Europe occidentale les idées de la Réforme et de la Contre-réforme. Le livre sert les propagandes religieuses.
Réforme et Contre-Réforme :

Le pouvoir pontifical face à la croissance de l’imprimerie.

Durant la première moitié du XVIe siècle, le pouvoir pontifical cherche à empêcher les imprimeurs de « reproduire tout ce qui est contraire ou opposé à la foi catholique ou susceptible d’engendrer le scandale dans l’esprit des fidèles ». En 1515 lors du Ve Concile de Latran, le pape Léon X, ordonne qu’à l’avenir personne n’ose imprimer ou faire imprimer un livre dans quelque diocèse que ce soit, sans qu’il n’ait été examiné avec soin par l’évêque ou son représentant, sous peine d’excommunication. Les livres non soumis à l’examen devront être brûlés.

Cependant, dès 1517, Luther affiche ses propositions contre les indulgences4 à la porte d’une église de Wittenberg. Les presses allemandes se consacrent alors à l’impression d’affiches, pamphlets ou traités pour ou contre la Réforme. « En France, le livre sert de même à l’hérésie ou à la défense de l’orthodoxie, tandis que l’on cesse à peu près complètement d’imprimer les textes de la spiritualité traditionnelle »5.
La Bible est accessible en langue vulgaire.

L’imprimerie va permettre la diffusion à très grande échelle de la Bible en langue vulgaire, et c’est sur la bible que les protestants font reposer toute leur conception de la religion chrétienne. Non seulement elle est diffusée à grande échelle, mais en plus en langue vulgaire, supprimant ainsi les intermédiaires autrefois nécessaires pour le peuple quand elle était diffusée en latin. Les premiers réformateurs diffusent leurs idées à grande échelle et sans altération. L’imprimerie va aussi permettre l’édition d’un très grand nombre nombre de pamphlets et libelles polémiques.

La Bible de Luther (en langue vulgaire) est imprimée en 1534. Mais le Nouveau Testament est diffusé depuis 1522. De 1522 à 1546 (mort de Luther), 445 éditions partielles ou complètes de sa Bible sont publiées, et ses catéchismes connaissent le même succès. Dans certaines régions allemandes, les Réformés disposent de l’appui du plus grand nombre. La production imprimée évolue, favorisant les petites pièces : parfois un simple feuillet. En 1524, leur production est passée de 0,5 à 16% de la production totale en Allemagne.

Contrôler la circulation des idées :
une idée reprise en Europe par toutes les autorités religieuses.

En 1546, Étienne Dolet, humaniste, poète, traducteur et grand imprimeur à Lyon, est condamné au bûcher pour hérésie et athéisme. Cependant, on compte dans la ville en 1561 beaucoup de personnes du monde de l’édition converties à la Réforme.

La même volonté de contrôle de la circulation des idées se manifeste de la part des nouvelles autorités religieuses luthériennes, calvinistes ou anglicanes.

La purge de livres ordonnée par Henri VIII en Angleterre est de nature religieuse. Des centaines de milliers de manuscrits y ont déjà disparu dans la première moitié du 16ème siècle.

Le 12 juillet 1562 au Mexique, Diego de Landa ordonne un autodafé de l’ensemble des documents en écriture maya. Seul trois ou quatre codex mayas parviennent à réchapper du bûcher. On estime qu’il en disparut 70 tonnes. Dans le Nouveau-Monde, le Concile provincial espagnol de 1565 restreint la diffusion des bibles et interdit aux indiens d’en posséder. Le IIIème Concile menace d’excommunication les détenteurs de livres interdits. Les bateaux sont fouillés.

L’Index

La faculté de théologie de Paris, en 1544, publie son Index des livres prohibés, suivie par d’autres universités, puis les Inquisitions d’Espagne, du Portugal et de Venise. L’Index romain (Index librorum prohibitorum) 6 liste de livres interdits aux personnes non averties, valable pour toute l’Église catholique, paraît en 1559. Il recense environ mille titres : Machiavel, Érasme, Rabelais sont interdits. Si la lecture de la bible en langue vulgaire est autorisée, c’est aux personnes connaissant le latin, et pas aux femmes. Les autorités de l’Église catholique romaine nomment des censores librorum chargés de s’assurer que rien de contraire à la foi ne puisse être publié. Cette première étape de vérification était sanctionnée par le Nihil obstat (pas d’obstacle à la publication). Une deuxième étape permettait à l’évêque de donner son autorisation d’imprimer (Imprimatur, « qu’il soit imprimé ! »).

Ainsi, les ouvrages de Galilée furent interdits dès 1616 et mis à l’Index. Leur mise à l’Index ne sera levée partiellement qu’en 1757, et entièrement en 1838.

«  Parmi tous les écrits présents dans l’Index, la Bible avec ses adaptations, ses commentaires et les études bibliques, est de loin le livre le plus censuré jusqu’à la suppression de l’Index. Les éditions de la Bible en latin, en grec, dans les langues vulgaires en tout ou en partie, ainsi que des commentaires bibliques figurent nombreux dans le premier index roman. Le dernier livre mis à l’Index le 26 juin 1961 est La Vie de Jésus de l’abbé Jean Steinmann. L’interdiction, maintenue pendant deux siècles, d’adapter la bible en langue vulgaire finit par assimiler dans l’imaginaire collectif les traductions bibliques aux livres hérétiques dits « Gigliola Fragnito ». Plusieurs raisons justifiaient ces interdictions aux yeux des censeurs, principalement l’existence d’éditions altérées et commentées par des hérétiques, et la méfiance à l’égard d’une interprétation personnelle du texte révélé, que seule l’Église pouvais interpréter d’une façon authentique. Le contact direct avec les sources de la foi pouvait provoquer des remises en question et altérer la doctrine, la morale, et l’organisation de l’Église. » 7

Depuis le XIXème siècle, parmi les pouvoirs censoriaux en Europe occidentale, la censure ecclésiastique a perdu de son efficacité et, dès lors, sa raison d’être. Seul subsiste, pour le clergé catholique, l’ imprimatur.

Jusqu’à sa suppression en 1966 (concile Vatican II), le Vatican va régulièrement mettre à jour la liste d’ouvrages dont la lecture est interdite aux catholiques romains ; les fidèles sont appelés à s’en débarrasser s’ils les détiennent. Il s’agit, tout particulièrement, de textes qui mettent en cause les dogmes et les croyances de l’Église, d’écrits inconciliables avec les Écritures ou d’ouvrages à caractères licencieux. La censure préalable de ce que publient les ecclésiastiques, en particulier les théologiens, est quant à elle toujours en vigueur.

Le respect des préceptes et interdits moraux issus de la religion dominante en France a donné des classifications dans les bibliothèques, et la mise à l’écart des publications concernées pour le grand public : constitution de « l’enfer de bibliothèque », tel que celui de la BNF.

Pour l’anecdote, citons les revues de télévision comme Télé 7 Jours ou Télérama qui, il y a peu, (20 ans…) affichaient les avis de l’Office Catholique du cinéma Français dans les programmes8.

On notera donc que l’imprimé a servi aussi la censure.

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1 Le Lévitique est un des cinq livres du Pentateuque dans l’Ancien Testament chez les Chrétiens ou Torah chez les Juifs. Son but est d’enseigner les préceptes moraux et les vérités religieuses de la loi de Moïse au moyen du rituel. Cette citation est reprise de Wikipedia. Le Lévitique consacre de nombreux versets au blasphème.

2 Ensemble de lois et règlements adoptés ou acceptés par les autorités catholiques pour le gouvernement de l’Église et de ses fidèles.

3 Monarchia sive de potestate imperatoris et papæ, in « Les débuts de la censure ecclésiastique » : http://www.typographie.org/histoire-imprimerie/eglise/eglise-4.html,Typographie et civilisation, visité le 01 mars 2011.

4 Ne pas confondre avec l’affaire des placards (voir plus loin).

5 Article « Livre », Jacques Alexandre Breton, Encyclopædia Universalis 2007, ressources en ligne de l’Université de Limoges.

6 Index des livres interdits — aussi appelé Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri — liste d’ouvrages que les catholiques romains n’étaient pas autorisés à lire, accompagnée des règles de l’Église au sujet des livres.

7 Jesus-M de Bujanda et Marcella Richter, Index librorum prohibitorum: 1600-1966, éditions Librairie Droz, 2002 (ISBN 2600008187), p. 41. Cité par Wikipedia, visité le 01 mars 2011 .

8 par exemple : « non visible pour les Chrétiens adultes et ados et particulièrement choquant » pour Le Miraculé de J.P. Mocky !

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